Brigitte Giraud – Vivre vite

Vivre vite -Brigitte Giraud

Brigitte Giraud revient sur cette journée de 1999 qui a coûté la vie à son mari Claude, mort d’un accident d’une moto trop puissante. Le couple vient d’acquérir une maison pour y vivre leurs passions de la musique et de l’écriture, et avec leur jeune fils. Claude n’y aura passé quelques heures.

Un peu plus de vingt ans après, l’autrice revient sur ces actes et moments d’une grande banalité, ces petits riens qui auraient fait que l’histoire aurait été toute autre. « Si nous n’avions pas eu les clés de la maison à l’avance« , « Si mon frère n’y avait pas garé sa moto pendant sa semaine de vacances« , « Si j’avais téléphoné à Claude le 21 juin au soir…« , »S’il avait plu« . Une exploration qui ne sert à rien, sinon à se prouver que l’on n’est pas maudit des dieux, que le destin est imprévisible, que tout aurait pu être autrement. Se prouver aussi qu’on n’est pas l’unique maître de sa vie, « Quand un drame surgit, on veut comprendre comment on devient un chiffre dans des statistiques, une virgule dans le grand tout. Alors qu’on se croyait unique et immortel.« 
Alors qu’elle va rendre les clefs de cette maison qui va être détruite pour laisser la place à un immeuble, revenir sur le passé d’une façon implacable et obsessionnelle est aussi une façon de mettre fin à un deuil.
De nombreuses petites touches font de ce roman intimiste la chronique d’une époque par la citation de groupes de musique (dont Dirge de Death in Vegas que j’écoute en rédigeant cette note) et l’évocation du métier de l’autrice. Elles concourent à ajouter du concret au récit.

Ce récit – émouvant – d’un accident mortel aurait pu être pesant. Il en ressort une forme de douceur, un apaisement et la certitude que l’autrice a vécu un grand amour qui ne semble pas éteint.


Brigitte Giraud
– Vivre vite. – Flammarion, 2022. – (Littérature française)
Goncourt 2022

Ean : 9782080207340 – Ean de la version numérique : 9782080208743

L’acheter à la librairie Le Pain des rêves

Publicité

Les grand livre du climat – Greta Thunberg

Le grand livre du climat / sous la direction de Greta Thunberg

Les thématiques de cet ouvrage documentaire sont centrées sur le dérèglement climatique et de la protection du climat. Souvent, en présentant des ouvrages, on dit « ouvrage indispensable« , « incontournable« , « à lire absolument et sans attendre« . Même si on sait que l’impact de la prescription sera faible.
C’est pourtant ce qu’on doit dire : « Si vous ne pouvez pas lire les rapports du GIEC, lisez ce livre » qui est le fruit de la collaboration de plus de cent experts, chercheurs et journalistes scientifiques de renommée internationale. Ces contributions sont réparties dans cinq sections introduites par Greta Thunberg : le fonctionnement du climat et le changement de la planète ; comment cela nous affecte ; en quoi les évolutions de la planète relèvent de nos actes ; qu’avons-nous fait pour les produire ; maintenant, que devons-nous faire pour éviter la catastrophe.

Comprendre la crise climatique est complexe. En ressentir tous les effets est impossible, sauf peut-être pour de grands et incessants voyageurs. La lecture de la presse ne peut qu’offrir des éclairages ponctuels. Le mérite de l’ouvrage est de balayer tout le champ scientifique de l’environnement  : la géophysique, l’histoire du climat, la météorologie , la biologie, l’hydrologie, et aussi les mathématiques, l’économie, la sociologie, la politique.

La lecture de l’ouvrage montre, s’il en est besoin, qu’il ne suffira pas de trier ses déchets et de circuler à vélo pour faire une action climatique efficace. Il existe plein de domaines où nous devons réduire les émissions de CO², habitants d’un pays riche et développé, nous devrons les réduire plus que d’autres. Il nous faut admettre l’injustice climatique qui fait que les pays les plus pauvres et les moins polluants subissent les effets d’une crise due aux progrès techniques que nous avons mis en œuvre et au confort que nous exigeons.

Alors que faire ? Il n’y a pas de recette magique. Les auteurs insistent sur l’information scientifique que chacun doit acquérir, avec l’aide des médias qui ne doivent pas raconter n’importe quoi, pour savoir vers quoi se dirige l’humanité. Sur une vision globale du monde, car la crise climatique ne peut être résolue sans régler aussi les crises économiques, de l’emploi, de l’usage des ressources naturelles, sans pratiquer la justice climatique et énergétique avec les peuples les plus pauvres qui ont le moins contribué à la pollution de l’atmosphère. Sur l’obligation « de détacher les combustibles fossiles de notre énergie, notre agriculture, nos moyens de transports aussi rapidement qu’il est humainement possible« .

Au terme de ces 448 pages, on aura mieux compris ce qu’est la crise climatique et l’ampleur du défi à relever, un défi trop sous-estimé et méconnu. Greta Thunberg et les experts de ce livre didactique nous rappellent notre responsabilité dans la lutte climatique, car « On ne pourra pas dire qu’on ne savait pas« …


Le Grand Livre du Climat / dirigé par Greta Thunberg ; trad. de l’anglais – Kero, 2022. – (Société)
Ean : 9782702168523 – Ean de la version numérique : 9782702169780

L’acheter à la Librairie Le Pain des rêves


George Orwell – 1984

George Orwell – 1984

L’histoire se passe en 1984 à Londres, dans l’Océania, une des trois parties du monde tout entier soumis à des régimes totalitaires. Le narrateur, Winston Smith, est employé au ministère de la Vérité. Son travail consiste à réécrire l’histoire pour qu’elle coïncide avec ce qu’en dit le Parti. Il sait très bien que le passé de l’Océania est un mensonge, mais il dissimule ce savoir.
Il décrit une société toute entière sous la surveillance de Big Brother, où la délation est de règle, où le soupçon généralisé confine l’être humain dans la solitude, où il n’y a de sexualité que reproductive, où la violence terrorise. Quand le Parti le décide, l’être humain est  » vaporisé  » et le corps n’existe plus.

La rencontre amoureuse de Winston avec Julia le pousse à penser qu’il existe une « Fraternité » rassemblant des gens qui pourraient se soulever et se libérer du contrôle exercé par Big Brother. Avec Julia, il se confie à un ami qui va les trahir. Le couple est capturé, emprisonné, torturé. Winston renie Julia. Une fois rééduqués, le cerveau lavé, devenus des loques humaines, ils seront libérés.

J’ai plusieurs fois eu le projet de lire ce roman, d’autres m’en ont détournés, la guerre en Ukraine m’y a ramené. En 2022-2023, il est toujours actuel. Des dictatures semblables à celle du livre existent dans le monde du 21e siècle, qui asservissent les peuples, qui rejettent les plus pauvres dans des quartiers de relégation, qui détruisent la langue courante en fabriquant une « novlangue« . Elles réécrivent l’histoire comme le fait la Russie avec l’Ukraine. Elles prétextent une lutte contre le communisme – ou le nazisme en Ukraine – pour mener des combats ignominieux. L’utilisation de la reconnaissance faciale généralisée en Chine rappelle le « télécran » du roman qui permet un contrôle total de la vie du citoyen et de détecter une mimique du visage qui serait une désapprobation du régime.
Et comme le diable se loge dans les détails, comment ne pas penser à la presqu’insignifiante suppression du timbre postal rouge qui s’ajoute à la mauvaise utilisation des réseaux sociaux pour supprimer une partie de l’intimité du sujet ?

Ce roman d’anticipation est une mise en garde contre toutes les dictatures. Il suscite la vigilance à l’égard de tout signe de totalitarismes plus ou moins discrètement rampants à l’œuvre dans nos sociétés.


George Orwell
1984
/ traduit par Amélie Audiberti. – Folio, 2021. – (Folio SF)
Ean : 9782072938221 – Ean de la version numérique : 9782072938245

L’acheter à la Librairie Le Pain des rêves

Janice Galloway – Penser à respirer

Janice Galloway – Penser à respirer

Joy a perdu son amant qui s’est noyé au cours de vacances en Espagne. Elle rejoint sa banlieue de Glasgow et s’installe dans une maison qui ne lui appartient pas. Elle ne se remet pas, demandant à son amie Marianne  » Qu’est-ce que je vais faire ? « . Elle est désorganisée, ne peut plus enseigner, sauf à  » enseigner comme une folle « .

Pour ne pas sombrer complètement, elle tient un journal intime dans lequel elle consigne sa vie bien réglée, ses états d’âmes, les cartes postales que lui envoie son amie Marianne, des passages de revues, des petites annonces, des dialogues, ses visites à son médecin. Hospitalisée, elle évalue avec ironie ses psychiatres qui  » ne sont pas aussi intelligents qu’on le croit  »  et qui  » ne lisent pas les pensées  » et décrit avec une réelle justesse les patients de sin service et la vie à l’hôpital.
Ce journal n’est pas monotone, plutôt fragmenté, fantasque, échevelé. Sa forme tout autant que son contenu exprime le désert dans lequel elle se trouve, sa solitude à peine troublée par ses relations et le souvenir de son amant. L’écriture est sa façon de mettre sa dépression à distance afin qu’elle dispose d’un espace pour se poser, se reconstruire. On le voit quand elle quitte du  » je  » pour devenir «  la patiente  » de l’infirmière ou des médecins

Ce journal peut être lu de diverses façons. C’est le journal d’une dépression, le journal d’une lutte contre sa triste vacuité. Puis, quand on lit  » Je me redresse vivement avant de réaliser que ce n’est que le réveil […] Je dois aller travailler], il devient le journal de la reconquête d’une vie normale, de sa vie.

Puisque « On ne peut s’extirper de l’intérieur de sa tête « , le lecteur y pénètre grâce à son écriture sans forme narrative, empreinte d’un flegme  » so british « , grâce aux fantaisies typographiques qui accentuent son sentiment de désorientation, grâce à des pages bizarrement écrites, pas achevées, les quelques mots soudain placés dans la marge comme des moments de clarté vite éteinte.

Ce roman pourrait être douloureux à lire, plombant, d’une infinie tristesse. Même dépressif, le personnage est plein de surprises, souvent excentrique, volontaire, parfois drôle et plein d’humour, capable d’analyses fines et pertinentes. Joy diffuse une sérénité qui laisse penser qu’elle va s’en sortir.

Le roman laisse une impression de justesse et de réalisme. Ce qui est tout à fait intéressant.


Janice Galloway
Penser à respirer / traduit par Elisabeth Luc. – Cambourakis, 2023.
Ean : 9782366247398 – Ean de la version numérique : 9782366247398

Ce roman a été publié en 1989 en Angleterre avant d’être édité en France aux Éditions Le Passeur/Cecofop, en 2004, puis chez Cambourakis en 2016 avec l’Ean 9782366241877.

L’acheter à la Librairie Le Pain des rêves

Un don – Toni Morrison

Toni Morrison – Un don

Jacob Vaark est fermier en Virginie. Son épouse, Rebekka,  » plus ou moins cédée par ses parents » est anglaise et blanche. Il est aussi négociant, ce qui l’amène à rencontrer D’Ortega, un « client/débiteur » qui a fait de mauvaises affaires en perdant une « cargaison » provenant « d’Angola, la réserve d’esclaves du Portugal« . Pour régler sa dette, D’Ortega lui cède Florens, une enfant noire dont Vaark espère qu’elle remplacera les enfants que Rebekka a perdu. C’est elle qui ouvre le roman, elle seule qui parle en son nom. Il la confie à Lina, une esclave indienne ayant échappé à un massacre avant d’être confiée à des presbytériens qui l’ont ensuite abandonnée « sans même un murmure d’adieu« . Dans l’entourage de Jacob Vaark, il y a aussi Sorrow, une blanche qu’il a « accepté » et donc, pas acheté, une fille quasi-folle, indomptable, qui n’a pas de souvenirs de sa vie passée. Et il y a deux hommes, des Européens qui remboursent par leur travail, le transport pour l’Amérique dont ils ont bénéficié.
Le fermier est aussi négociant . Il se laisse tenter par le commerce lucratif du rhum et du sucre, refusant de voir qu’à la Barbade, il y a des esclaves dans les plantations, comme dans sa ferme, mais en plus lointain.

Pour montrer sa nouvelle puissance, il décide de faire construire une grande maison à l’architecture prétentieuse. Avant qu’elle ne soit achevée, il meurt de la variole. La cohabitation qui se passait relativement bien ne peut continuer ainsi, « Ils avaient jadis pensé qu’ils formaient une sorte de famille parce qu’ils avaient créé ensemble un compagnonnage à partir de l’isolement. Mais la famille qu’ils imaginaient être devenus était fausse.« .Jacob Vaark disparu, rien ne les unit plus.

Toni Morrison campe une petite société de personnes cohabitant sans racisme, toutes esclaves à leur façon, quelle que soit leur race. Elle se réfère à la révolte de Bacon en 1676, peu avant le roman qu’elle situe en 1682, qui a marqué le début de la ségrégation raciale à partir de laquelle « un maquis de nouvelles lois […] séparèrent et protégèrent les Blancs de tous les autres et pour toujours« , des lois que Vaark n’approuve pas parce qu’elles « encourageaient la cruauté en échange d’une cause commune, à défaut d’une vertu commune« . Dans le roman, Blancs et Noirs sont encore relativement égaux, parfois dans leurs libertés, souvent dans leurs souffrances.

Avec une prose superbe et lyrique, Tomi Morrison décrit une Amérique qui perd son innocence et ses rêves, qui devient esclavagiste et misogyne. Les personnages sont décrits avec une précision et une profondeur psychologiques saisissantes. L’écriture de Morrison coule comme l’eau des fleuves, on se laisse porter dans un phrasé bouillonnant et puissamment politique.
C’est beau, c’est émouvant, c’est grandiose.


Toni Morrison
– Un don / traduit par Anne Wicke. – Christian Bourgois, 2022. – (Littérature étrangère)
Ean : 9782267046939 – Ean de la version numérique : 9782267047325

L’acheter à la Librairie Le Pain des rêves

Toni Morrison – Récitatif

Toni Morrison – Récitatif

À huit ans, Twyla et Roberta sont placées dans un foyer pour enfants en difficultés. La directrice les place dans la même chambre. Pendant quelques mois, elles partagent tout, les jeux, les repas, les souvenirs de leurs vies avec mères. Elles deviennent, inséparables, comme des sœurs, au point qu’on parle d’elles comme étant « poivre et sel ». Cet indice nous informe sur le fait qu’elles ne sont pas de la même couleur, mais laquelle est blanche, laquelle est noire ?
Quelques mois plus tard, elles se retrouvent dans leurs familles. Elles se rencontreront des années plus tard, devenues adultes, et échangeront des souvenirs divergents sur un événement qui les hante, vécu dans ce foyer. Maggie a été moquée par les aînées du foyer. Toni Morrison nous dit seulement que Maggie « était vieille, couleur de sable, et elle travaillait à la cuisine« . Roberta accusera Twyla de l’avoir molestée, ce qu’elle n’a pas fait lui avouera-t-elle plus tard. Mais alors, pourquoi ce souvenir les hante ?

Dans cette remarquable nouvelle de moins de soixante pages, on ne saura pas qui est blanche et qui est noire, même en pratiquant une lecture attentive, puisque Toni Morrison a fait « l’expérience d’ôter tous les codes raciaux d’un récit concernant deux personnages de races différentes pour qui l’identité raciale est cruciale« . Au fil des rencontres des deux filles à divers moments de leur vie, on verra que d’autres catégories effacent ou se superposent à la catégorie raciale, comme « être pauvre, être une femme, être à la merci de l’État ou de la police, habiter dans un certain quartier, avoir des enfants, détester sa mère, vouloir le meilleur pour sa famille« .

Récitatif est l’unique nouvelle de Toni Morrison, prix Nobel de littérature en 1993. Elle a été publiée en 1983 aux États-Unis et en France en 2019 dans la revue America. Dans cette édition, elle est enrichie de la postface de Zadie Smith qui nous fait l’explication de texte et mène l’enquête visant à résoudre l’énigme.
Récitatif est porté par la plume précise et poétique de Toni Morrison, dont on sait l’engagement en faveur de la question noire américaine. Que la nouvelle soit à la fois sociologique et littéraire est du grand art.


Toni Morrison
– Récitatif
/ Traduit par Christine Laferrière ; Postface de Zadie Smith. – Christian Bourgois, 2022. – Littérature étrangère)
Ean : 9782267046915 – Ean : 9782267052763

L’acheter à la librairie Le Pain des rêves

Charles Portis – True Grit

À lui seul, le début du roman donne assez bien le ton de ce qui va suivre :  » Les gens ne croient qu’une fille de quatorze ans puisse partir de chez elle en plein hiver pour s’en aller venger le sang de son père, mais à l’époque ça ne semblait pas aussi étrange, même si je dois dire que l’on ne voyait pas ça tous les jours« .

En 1870, une propriétaire terrien, Frank Ross, part à cheval, accompagné d’un journalier, Tom Chaney, acheter des chevaux à Fort Smith. Là-bas, Chaney tue Frank Ross, le dépouille de son argent et prend la suite. Sa fille, Mattie Ross, 14 ans, se rend à Fort Smith bien décidée à venger son père après s’être occupée du corps. Elle embauche Rooster Cogburn, un marshal « sans pitié, extrêmement rude « , obstiné, alcoolique notoire, qui a perdu un œil dans une rixe. Pas rassurée de le laisser partir seule, elle décide de l’accompagner, même s’il ne le veut pas. Laboeuf, un ranger attiré par une prime veut les accompagner. Les deux hommes n’ont guère d’estime pour la jeune fille qui est une forte tête, qui a le True Grit, le vrai courage et qui est bien décidée à trouver Tom Chaney et à récupérer l’argent volé à son père. Mattie se lance dans ce voyage improbable sans se douter que ce qu’elle va voir et vivre va bien vite lui faire quitter le monde de l’enfance.

Le duo que forme Mattie Ross, intelligente et déterminée avec Cogburn, le marshall borgne alcoolique à la gâchette facile est bien mis en valeur À part ça, il y a peu d’intrigue. Le roman est fait de chevauchées entre Arkansas et Louisiane, de nuits à la belle étoile ou dans des cabanes, de poursuites de méchants pas finauds, de nombreux tués par les balles du trio, de nombreux dialogues souvent drôles. Il n’y a pas d’analyse fouillée des personnages, mais des repères historiques qui cherchent à donner une vraisemblance au récit. Charles Pontis a fait un pur roman western, sans frioritures, avec tous les codes du genre et sans chercher la perfection stylistique. Aux États-Unis, le roman est culte, avec 118 éditions depuis 2002 !

Charles Portis (1933-2020) est un écrivain américain qui s’est fait connaître avec son premier roman Norwood (Simon & Schuster, 1966) adapté au cinéma en 1970. True Grit a d’abord été publié en feuilleton dans The Saturday Evening Post en 1968. Il a été adapté par Henry Hathaway en 1969. En 2010, Les frères Coen en ont fait une nouvelle adaptation.

Un roman court, amusant et agréable à lire, surtout si on aime les westerns.


Charles Portis
– True Grit / traduit par Jacques Mailhos. – Éditions Gallmeister, 2022. – (Totem)
Ean : 9782351788257 – Ean : 9782404017907

L’acheter à la Librairie Le Pain des rêves

Pascale Robert-Diard – La petite menteuse

Une toute jeune fille, Lisa, accuse de viol un ouvrier venu faire des travaux dans la maison familiale. Après une enquête rapide et incomplète, il est jugé par une cour d’assises. L’avocat n’a aucun mal à la faire condamner à dix ans de prison.
Quand l’accusé fait appel du jugement, Lisa est devenue majeure et choisit, contre l’avis de ses parents, d’être défendue par une femme. Elle demande à Alice Keridreux de reprendre son dossier et de la défendre. Lisa avoue à son avocate qu’elle a menti, que l’homme qui est en prison depuis des années ne l’a pas violée.

Pascale Robert-Diard nous entraîne dans les méandres d’un procès d’assises. On prend connaissance de procès-verbaux, de portraits psychologiques, de plaidoiries, on scrute le jury avec ses yeux.
Lisa a menti parce qu’elle ne voulait pas être « la petite salope » de son collège. Parce qu’en accusant l’homme, elle savait qu’on la laisserait tranquille. Après #MeToo, on comprend que son choix va lui conférer une forme de respectabilité, de protection.

Mais ce qui fait l’intérêt du livre, c’est le doute. Le premier avocat n’a pas douté et un innocent a été condamné. L’apparence a convaincu de la culpabilité, une apparence qui n’a pas été questionnée. Ainsi va-t-on à l’erreur judiciaire.
L’avocate de Lisa n’a pas été épargnée par le doute. Elle a réfléchi, cherché la vérité des faits, les raisons du mensonge, mesuré la maturité que n’avait pas Lisa cinq années plus tôt. Puis elle a décidé de défendre « la petite salope« .

Pascale Robert-Diard est chroniqueuse judiciaire au journal Le Monde. Connaissant bien le monde qu’elle évoque dans ce roman, elle démontre que la justice est fragile.


Celles et ceux qui voudraient comparer la romancière et la journaliste, peuvent lire dans le journal Le Monde, n° 24236 du 7 décembre 2022,  » La jeune fille et l’innocent. Histoire d’une accusation « , un article qui n’est pas sans lien avec le roman.


Pascale Robert-Diard
– La Petite Menteuse. – L’Iconoclaste, 2022
Ean : 9782378802998 – Ean de la version numérique : 9782378803254

L’acheter à la Librairie Le Pain des rêves

Corinne Morel Darleux – La sauvagière

Adolescente, elle rêvait de voyages, de fuir loin. Elle avait travaillé et acheté une moto dont la vitesse lui permettait d’échapper au tumulte du monde et lui donnait une sensation de liberté. Elle avait progressé dans son emploi, devenant gérante d’un hôtel, s’était épuisée. À la mort de sa mère, elle avait quitté son emploi et « simplifié sa vie, réduit ses possessions« . Elle voulait disparaître, devenir comme les « évaporés » du Japon, ce qu’elle n’a pas eu le courage de faire, mais que l’accident de moto a fait, le jour où elle s’est écrasée sur l’asphalte.

Elle s’est réveillée dans une maison forestière où vivent Stella, souffrant de violentes crises physiques et Jeanne, aussi muette que Stella.
La maison est un île, un ermitage. Elle n’a plus de liens avec le monde extérieur, ne s’en souvient que peu. Elle doit apprendre à vivre comme les deux femmes, avec une économie de gestes et de ressources. D’abord, apprendre à connaître son corps, les cicatrices, les petites bêtes qui courent sur elle qui est clouée au lit, le contact avec les plaids qui lui procurent la paix du corps. Puis elle se lève, recommence à bouger. Elle voit vivre Stella et Jeanne, laquelle part nue, le soir, dans la forêt. Jusqu’au jour où les deux femmes disparaissent la laissant seule dans la maison, devant sortir dans le potager, cueillir de quoi se nourrir, s’aventurer dans la forêt. Mais elle ne pourra déserter le monde totalement. À la fin tout se mélange : son monde d’avant, l’accident de moto, la vie d’après, le temps…

La langue poétique de Corinne Morel Darleux veut épouser le cheminement de la narratrice, explorer ses sensations, ses pensées. Elle nous invite à rompre avec un monde qui va trop vite, que l’on ne connaît que très superficiellement, qui nous déborde, qui est trop plein de biens inutiles. Elle incite à une rupture qui serait de vivre selon ses besoins plutôt que selon ses moyens, avec moins de choses matérielles et aliénantes, mais avec plus de sensations, de sensibilité, de paix, de tranquillité, dans un autre mode de relations humaines. Ralentir, bifurquer, choisir ce qu’on laisse derrière nous…

Un texte hautement métaphorique qui appelle à faire corps avec la nature.


Corinne Morel Darleux
– La sauvagière. – Dalva, 2022. – (Littérature)
Ean : 9782492596735 – Ean de la version numérique : 9782492596742

L’acheter à la Librairie Le Pain des rêves

Julie Otsuka – La ligne de nage

Julie Otsuka – La ligne de nage

Chaque jour des personnes descendent « en bas« , faire « quelques longueurs » dans une piscine « loin du fracas du monde de là-haut« . « Loin du rude regard de nos pairs et de nos écrans« , les différences de ce groupe hétérogène se diluent dans l’eau chlorée du bassin. Si on remarque Alice, c’est parce qu’elle est « magnifique dans son maillot à smocks vert et blanc, […] nageant ses longueurs liquides et tranquilles« . En haut, on la remarque plutôt « sortant de la pharmacie Longs Drugs […] toute décoiffée [ayant] mis son pantalon à l’envers« . Dans ce lieu clos, lecteur est invité à observer avec une extrême minutie une communauté de nageurs soudée par leur originalité de ne pas pouvoir vivre un jour sans venir à la piscine, leurs façons de nager, leurs petites manies. Mais voici que les nageurs découvrent une fissure, s’interrogent sur son origine et son évolution, avant d’en découvrir d’autres toutes aussi mystérieuses, qui provoqueront la fermeture de la piscine.

Dans une seconde partie, glaçante, la fille d’Alice, une écrivaine, nous raconte qu’il a fallu trouver un établissement pour accueillir sa mère, un Ehpad très luxueux, où tout est fait, selon ce qu’il annonce, pour subvenir aux moindres besoins de ses pensionnaires. Dans la réalité, Belavista se révèle être un établissement concentrationnaire où les personnes deviennent des objets. Elle s’adresse au lecteur pour lui raconter son regret de s’être tenue trop tôt et trop longtemps éloignée de sa mère, comment sa mémoire s’est peu à peu fissurée jusqu’à n’être plus. Elle remonte dans l’histoire d’Alice, qui a oublié les moments les plus importants de sa vie, son enfance, la guerre et sa vie dans un camp, son amoureux, son mariage avec le père des deux filles dont l’une qui avait « l’air parfaite de l’extérieur » est morte dans l’heure qui a suivi sa naissance. Elle se souvient de nombreux petits moments heureux, de nombreux petits gestes que sa mère a oublié et qui balisent le lent cheminement vers la perte de toute la mémoire et vers la mort.

La métaphore est évidente entre ces fissures qui vont provoquer la fermeture de la piscine et les oublis d’Alice qui révèlent les fissures de son cerveau et annoncent sa mort. Julie Otsuka explore un angle du grand âge, le rétrécissement de la vie, ce qui se perd, ce qui s’oublie et disparaît pour toujours.
Ce très beau roman est poignant, chargé de métaphores qui adoucissent l’histoire. Dans la première partie, la description du peuple de la piscine fourmille de clins d’œil humoristiques qui masquent le déclin d’Alice. Dans la seconde partie, la vie d’Alice décline, ses absences sont permanentes. Des petits éclairs de mémoire retrouvée illuminent un instant le récit. Avec mélancolie, ils rappellent à sa fille ce qu’elles ont vécu, retissant des liens. Julie Otsuka nous fend le cœur avec ce récit. Curieusement, sa description du tragique de la fin de vie nous laisse une impression de calme. Comme si l’inévitable était accepté comme tel.

Un beau roman grave et digne.


Julie Otsuka
– La ligne de nage / Traduit par Carine Chichereau. – Gallimard, 2022. – (Du monde entier)
Ean : 9782072958588 – Ean de la version numérique : 9782072958625

L’acheter à la Librairie Le Pain des rêves