David Lopez – Fief

David Lopez - Fief

David Lopez – Fief

Jonas est un boxeur plutôt talentueux. « Plutôt » car il ne sera pas un champion. Il gâche son talent en fumant des clopes ou des joints de cannabis, en traînant avec ses copains. Il est très clair que Jonas et sa bande ne vivent pas dans le centre-ville, mais dans une banlieue, sa langue ne laisse aucun doute là-dessus.

Le personnage est curieux, Il ne semble pas très futé alors qu’il est dynamique, ouvert, sensible. Il est dans une bande de potes qui s’ennuient, boivent pas mal, se battent beaucoup, n’évoluent pas, trompent l’ennui dans de nombreuses parties de cartes. Il suit son père sans chercher à s’émanciper, à s’éloigner. Son langage est celui d’un jeune de cité. Pourtant, il entretient une relation avec une fille qui n’est pas de son milieu, qui vit dans une belle maison, qui fréquente des jeunes bien propres sur eux. Pourtant, il est très copain avec Lahuiss qui explique pourquoi le Candide de Voltaire affirme « qu’il faut cultiver son jardin« . Pourtant, on sent qu’il a un autre niveau que son copain Ixe qui, dans la bande, tient le record de fautes d’orthographe dans une courte dictée que Lahuiss a extrait de Céline. Quand il s’entraîne à boxer, ou lors d’un combat, il dissèque ce qui se passe avec une précision chirurgicale. Et quand il s’échappe de la ville avec Sucré pour aller faire un feu dans la forêt, au sommet d’une colline, on le sent vibrer à la beauté sauvage de la nature.

David Lopez utilise le langage des jeunes de banlieue. Ça donne un texte fleuri : « Putain ! crie Poto, et il ajoute que sa mère la pute le jeu vas-y avec deux tours de plus j’te faisais un coup de malade« , « Je lui dis et toi mon négro. Il dit qu’il faut qu’on s’capture pour parler du daron. J’lui dis ouais, comme d’hab, et on rigole« , « Mais gros la tête que tu lui as mis« . Quand Jonas décrit son entraînement, son combat contre Kerbachi, les scènes de sexe avec Wanda, son texte est rigoureusement construit et précis. Son Jonas sait qu’il pourrait faire quelque chose de bien de sa vie, mais il « refuse de faire ce pour quoi il est fait« , « C’est l’espoir qui me rend servile« .

David Lopez aime le rap et la boxe. Il habite Nemours où il situe son roman. Ce qu’il raconte est vrai, et est faux puisque c’est un roman et non pas un essai sociologique.

Il faut se laisser happer par ce roman, par le superbe langage que David Lopez crée, par le tragique de la vie de Jonas et de ses copains.


David Lopez
Fief. – Seuil, août 2017. – (Cadre rouge)
Ean : 9782021362152 – Ean de la version numérique : 9782021362169

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Marie Darrieussecq – Notre vie dans les forêts

 

Notre vie dans les forêts

Notre vie dans les forêts

Viviane, la narratrice est dans une forêt. Elle a fui avec d’autres rebelles qui ont arraché leurs implants pour ne plus subir ce monde technologisé et la dictature numérique. Elle est psychologue et a eu a traiter l’unique survivante d’un avion abattu par un missile inconnu. Son cerveau a « magnanimement effacé » l’explosion de même que son arrivée sur le sol, mais pas la chute de 10.000 mètres dont elle se souvient parfaitement et qui lui a fait « changer son regard sur le monde« .
Le monde, c’est « 1 % de super-riches [qui] possèdent 99 % de la richesse du monde« . C’est un monde où l’on est toujours connecté, et toujours surveillé. C’est un monde où elle, qui est de la classe moyenne « vit dans un genre de studio sans fenêtre« . Une partie de la population possède un double, une « moitié« . On est dans un époque où le transhumanisme est en oeuvre pour améliorer la santé, les performances et la durée de vie des humains, ou au moins des plus riches d’entre eux. La sienne s’appelle Marie, un clone dont elle imagine qui pourrait lui servir de réserve d’organes. Marie sommeille dans un centre. Pendant des années, Viviane lui a rendu visite. Dès qu’elle a fui dans la forêt, elle l’a libérée et a essayé de la réveiller, mais les moitiés sont assez peu éducables.

Ce qui sauve Marie -car elle se sait en danger- c’est d’avoir rencontrer le « cliqueur », un homme dont le métier est de programmer les robots en leur faisant associer des représentations mentales avec des mots, des idées, des émotions. Son cliqueur était fatigué et venait la voir dans le cadre de la médecine du travail. Pas pour parler, non..; pour se reposer, pour avoir du silence. C’est lui qui l’a alarmée sur l’état de sa santé et lui a indiqué de prendre la route de la forêt sasn quoi elle allait vers une mort certaine.

C’est dans l’urgence que Viviane écrit ce journal, un témoignage au cas où « quelqu’un trouve ce cahier dans la forêt, enterré dans le bidon, peut-être avec mes ossements, je voudrais être sûre qu’avant de le détruire, ou, je ne sais pas, de dire que j’ai tout inventé, ou de le tourner en dérision, bref, je voudrais être sûre qu’il soit lu jusqu’au bout. C’est tout.«  Elle n’est pas certaine de pouvoir se relire, « elle a froid« . On peut avoir l’impression que son texte est le premier d’un enregistrement oral tant il est ponctué de « où j’en étais ? », de digressions. Des précisions comme « Le pape François était un pape du XXIe » indiquent qu’on est dans une époque éloignée, peut-être dans une ère posthumaniste où la valeur de la personne humaine est si peu de chose qu’il y a urgence à écrire ce journal. L’auteure écrit donc un texte haché, qui semble n’avoir aucun plan, aucune ligne directrice, aucune intrigue, créant un univers absurde, dépourvu de sens. Mais ne nous trompons pas, il témoigne d’une grande maîtrise littéraire.

Quelque chose étonne, comment Marie peut-elle avoir un corps intègre alors que Viviane a subi des opérations chirurgicales ? La fin de cette dystopie nous donnera la réponse, une réponse politique, un avertissement à nous qui savons que nous sommes dans l’ére de l’anthropocène. Dans sa solitude, Viviane continuera de tenir son stylo alors qu’elle a de plus en plus froid, que la vie la quitte.


Marie Darrieussecq
Notre vie dans les forêts. – P.O.L., août 2017
Ean : 9782818043660 – Ean de la version numérique : 9782818043677

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Cette rentrée littéraire 2017 voit la publication de plusieurs dystopies. Dans une autre vie, à la fin du XXe siècle, j’ai beaucoup lu, en littérature pour la jeunesse, de dystopies annonçant un monde où les humains seraient clonés. Comme « Mosa Wosa » de Nathalie Lengendre, « Petit-Frère » de Christophe Lambert, « Clones en stock » de Pascale Maret, « Sa majesté des clones » de Jean-Pierre Hubert… Ou des romans de science-fiction créant des mondes séparant les ricghes des pauvres, les connectés des autres, comme la série de « Slum city » de Jean-Marc Ligny. Ou des romans traitant du transhumanisme comme la série « Ugly » de Scott Westerfeld. Je fais cette digression juste pour dire qu’il ne faut pas ignorer la littérature jeunesse…

Amélie Nothomb – Frappe-toi le cœur

 

Amélie Nathomb - Frappe-toi le coeur

Amélie Nathomb – Frappe-toi le coeur

Cette année Amélie Nothomb nous conte l’histoire de Diane, une très belle fille dont la mère est jalouse à un tel point qu’elle l’ignore et ne lui manifeste aucune marque de tendresse et d’amour. Encore enfant, la rencontre d’un médecin qui lui parle avec franchise la décide, elle sera comme lui, médecin. Le vers de Musset qui donne le titre au livre lui fera choisir la cardiologie. Étudiante, elle tombe sous la coupe d’Olivia Aubusson, une enseignante dont elle admire la rigueur et la droiture professionnelle. Plus tard, elle découvrira qu’Olivia s’est servie d’elle, qu’elle ne pense qu’à sa carrière et qu’elle méprise sa fille, ce qui est bien pire qu’être jalouse.

Dans ce vingt-cinquième roman qui raconte une grande partie de la vie de Diane, on voit ce que provoque un trop-plein ou une absence d’amour, on voit aussi les mécanismes de la jalousie et du mépris, lequel est montré comme une bassesse à laquelle on ne trouve aucun excuse. A la fin, le châtiment sera terrible…

Sur le ton d’un conte, avec une grande finesse psychologique, une histoire de femmes entre elles, rivales, jalouses, manipulatrices, méprisantes, violentes, cruelles…


Amélie Nothomb.
Frappe-toi le cœur. – Albin Michel, août 2017.
Ean : 9782226399168 – Ean de la version numérique : 9782226425355

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Shari Lapena – Le couple d’à côté

Shari Lapena - Le couple d'à côté

Shari Lapena – Le couple d’à côté

Anne et Marco ont passé la soirée chez leurs voisins, Cynthia et Graham, en laissant leur petite Cora chez, dans la maison voisine. Ils sont passés la voir chaque demie-heure. En rentrant, après minuit, la chambre est vide, Cora a été enlevée. Abattu, le couple est désespéré et envisage le pire.

Anne et Marco forment un couple normal, sans histoire. Marco est à la tête d’une société en croissance, qui n’est cependant pas en grande forme financière. Anne fait une petite dépression post-partum et n’a pas repris son travail dans une galerie d’art contemporain. Ses parents sont immensément riches. Son beau-père le fait savoir en surprotégeant sa fille et en méprisant son gendre à qui il a prêté de l’argent pour sa société. La voisine, Cynthia, belle femme, vaguement amie avec Anne, a dragué Marco au cours de cette soirée, à moins que ce ne soit l’inverse…

Ces quelques éléments de l’histoire sont un aperçu des points que va disséquer l’inspecteur Rasbach, ce qui provoque de nombreux rebondissements imprévisibles pour le lecteur, crée quelques fausses pistes, met à jour des secrets que les protagonistes cachaient soigneusement et croyaient indécelables.
Il y a, bien sûr, un coupable de cet enlèvement, mais plusieurs responsables de ce qui est arrivé. Shari Lapena maîtrise parfaitement ce lacis de rebondissements, de suspicions, de secrets, de manipulations sans laisser fléchir le suspense.
C’est angoissant à souhait. Du grand art !


Shari Lapena.
Le couple d’à côté / Traduit par Valérie Le Plouhinec. – Presses de la Cité, septembre 2017.
Ean : 9782258137653 – Ean de la version numérique : 9782258146761

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Ron Rash – Par le vent pleuré

Ron Rash - Par le vent pleuré

Ron Rash – Par le vent pleuré

En 1969, en Caroline du Nord, Bill et Eugene, deux frères, font des parties de pêche au bord de la rivière qu’ils interrompent le temps d’un plongeon pour chasser la chaleur de l’été. Apparaît fugacement une jeune fille nue, « une sirène » pour Eugene qui narre toute l’histoire quarante-six années plus tard.
À cette époque, la petite ville de Sylva vivait à l’écart du monde, ne connaissant pas la musique pop, la drogue, le mouvement hippie, la guerre du Vietnam. La sirène, Ligeia, connaît tout ceci et va le faire connaître à Eugene. Pratiquant l’amour libre, elle séduit Bill, puis Eugene, qui, lui, s’attache à la jeune fille au bikini vert. Quand Ligeia apprend qu’ils sont les petits-enfants d’un médecin, elle exige des médicaments qu’Eugene chipe dans l’armoire du grand-père. Mais Ligeia annonce des ennuis, elle a besoin de beaucoup d’argent. Elle disparait.
Bill et Eugene vivent avec leur mère chez leur grand-père qui subvient à tous leurs besoins. L’homme est le médecin de la ville, qui sait tout de tous. Il est exigeant, très autoritaire, conservateur au plan des idées, veut qu’on lui obéisse. Il a décidé que Bill sera chirurgien et que Eugene sera médecin, ce qu’il ne sera pas. Eugene a commencé à boire avec Ligeia. Quand elle disparaît, il ne s’arrêtera plus. Quarante-six ans après, c’est une épave qui raconte sa vie misérable, l’accident qui a failli coûter la vie de sa fille, sa femme qui l’a quitté, le mépris des gens de la ville et, surtout, de son frère devenu un grand chirurgien. Eugene ne s’est jamais remis du départ de Ligeia. il continue de rêver qu’il pourrait la revoir.
Mais la découverte d’ossements enterrés dans une bâche près de leur rivière fait monter les soupçons d’Eugene. la jeune femme s’est-elle vraiment exilée ? Est-elle morte ? A-t-elle été assassinée ? Et si son frère était un assassin ?

Dans ce roman Ron Rash oppose une Amérique des années 60 où la jeunesse découvre des libertés et, aussi, des choses sombres à une Amérique rurale, conservatrice, prête à tout pour garder ses privilèges et ses suprématies. Est-elle différent de celle que nous connaissons ?
Au travers des destins de Bill et Eugene, Ron Rash pose de passionnantes interrogations sur le rachat d’un chose impardonnable, sur le choc de la vérité, sur l’effet d’un vague doute sur le devenir d’une vie, sur le poids de la déception amoureuse, sur la culpabilité, sur les limites de ce que l’on doit à la vérité.
L’histoire se déroule dans le beau décor des Appalaches, sous le soleil, au bord de l’eau ou dans le vent. Elle est un roman d’initiation, puisqu’au début située au passage de la jeunesse à l’âge adulte. Cette longue nouvelle en forme de roman est une intrigue aussi diablement bien ficelée que si elle était un roman policier. L’écriture est superbe, concise et la construction rigoureuse avec en prime, des évocations littéraires (Tom Wolfe) et musicales (The Doors, Grateful Dead, Jefferson Airplane, Jimmy Hendrix).

Un très beau roman, profond et puissant, qu’il serait dommage de manquer.


Ron Rash.
Par le vent pleuré / traduit par Isabelle Reinharez. – Seuil, août 2017
Ean : 9782021338553 – Ean de la version numérique : 9782021338560

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Sarah Marquis – Déserts d’altitude

Sarah Marquis - Déserts d'altitude

Sarah Marquis – Déserts d’altitude

 Sarah Marquis raconte sa longue marche de Los Andes au sud du Chili au Machu Picchu au Pérou, par les hauteurs de la Cordillère des Andes, soit 8 mois de marche et 7000 kilomètres. Elle nous livre son expérience dans un récit qui n’a rien à voir avec un guide touristique. Elle traverse des villages et rencontre des habitants, ou elle s’en cache pour éviter leur agressivité. Elle parle de la nourriture, de la faim, de la solitude, des canyons, des déserts, de son lourd sac de 30 kg et de sa charrette de 45 kg, de Inti, son lama qu’elle a tenté d’embaucher pour traverser les hauteurs du Pérou.

Pour Sarah Marquis, marcher seule n’est pas qu’une activité parmi d’autres, ou un exploit, c’est sa façon de vivre, sa manière d’être au monde. Elle marche pour « se sentir connectée au Tout« , de cheminer vers une simplicité de vie pour accéder à l’essentiel, un contact sensible aec la nature, l’eau, l’air, le vent, le chaud, le froid, la terre, une proximité avec ce qui devient la source de la vie.
En nous offrant ce récit, cette femme tenace et courageuse nous prête ses yeux et ses sens pour notre propre émerveillement.

Le livre contient un carnet de photos prises par elle ou par son frère, et des illustrations de Janis Lachat.

A lire d’une seule traite ou par en petites séquences. Mais attention, il pourrait vous donner l’envie de d’enfiler vos chaussures de randonnée pour aller voir dehors…


Sarah Marquis.
– Déserts d’altitude. Du Chili au Machu Picchu, 8 mois à pied sur la Cordillère des Andes / illustrations de Janis Lachat. – Pocket, mai 2016
Ean : 9782266264006 – Ean de la version numérique : 9782749926230

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Marin Ledun – Ils ont voulu nous civiliser

Ils ont voulu nous civiliser

Ils ont voulu nous civiliser

  Thomas Ferrer vit de petits trafics qui l’occupent beaucoup et lui rapportent juste de quoi vivre (on est dans les Landes, le pays du canard et du foie gras). Son receleur, Baxter, qui vit bien mieux que Thomas, rechigne une fois de plus à le payer correctement, ce qui provoque sa colère. Ils s’empoignent, Ferrer le laisse pour mort et s’enfuit en emportant une belle quantité de billets.
Mais Baxter se relève, appelle deux compères, « les frères« , pour l’aider à retrouver l’argent et faire payer à Thomas l’affront subi.

Mais ce jour-là est un jour de très grosse tempête, d’ouragan qui va mettre à terre une grande partie de la forêt landaise. Échappant à la violence du vent, Thomas arrive devant la maison d’Alezan. Celui-ci a un passé qui l’a traumatisé et qui l’a rendu méfiant, sauvage. Sa maison est une forteresse qu’il défend les armes à la main. Il laisse cependant entrer Thomas. Dès lors, son honneur lui commande de le défendre contre Baxter et les frères. La guerre est déclarée. Mais pour Alezan, a-t-elle jamais cessé ?

Marin Ledun met en scène des personnages blessés par l’injustice -même si le lecteur pense différemment des personnages, très en colère, qui conservent leur sens de l’honneur. Le personnage d’Alezan est particulièrement attachant, en ancien militaire ayant fait la guerre d’Algérie et commis quelques horreurs, qui n’a jamais oublié comment Bahia, sa bien-aimée kabyle a été sauvagement et injustement assassinée.
C’est un roman noir sur les rapports de domination qui n’existent pas que dans le monde du travail, mais aussi dans des mondes parallèles des exclus, des pauvres, des petits truands. Il met en scène des personnages qui ont gardé leurs humiliations actives, leurs blessures ouvertes et qui n’arrivent pas à s’extraire de leur bourbier.
En somme, c’est un roman de la vie réelle…


Marin Ledun.
– Ils ont voulu nous civiliser
. – Flammarion, octobre 2017
Ean : 9782081398184 – Ean de la version numérique : 9782081398184

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